Dans un coin perdu au beau milieu de la cité Angevine, vous avez peut-être déjà, qui sait, aperçu une demeure mystérieuse, la rendant assurément unique en France. Enfant, adolescent, adulte, vous avez déjà tous vécu ce moment lorsque l’on grimpe dans un arbre pour la première fois, lorsque vous construisiez votre première cabane. Bref, vous vous êtes déjà tous appropriés un arbre tel qu’il soit. Cet arbre, Lionel et Geneviève Descamps, en ont fait une réalité. Découvrez leur histoire, mais surtout l’histoire de cet arbre, au beau milieu de leur maison, quelque part, au 31 d’une rue dans l’Athènes de l’Ouest.

            Cela fait maintenant une cinquantaine d’années que je me trouve ici, enraciné à une dizaine de mètres de profondeur. Si l’on fait attention à moi, c’est en partie grâce à mes habitants, Geneviève et Lionel Descamps, qui m’ont redonné de la visibilité. Visibilité autrefois anodine. Avec mon camarade clocher, on est là depuis le début, nous ne nous quittons pas. Vous savez, je n’en sais pas davantage que vous sur comment j’en suis arrivé là, sur celui qui a planté la première graine. Qui était-il ? À quoi ressemblait-il ? Était-ce un français ? Un Européen ? Ou peut-être même un asiatique, prenant le soin de laisser une trace indélébile de sa culture végétale asiatique ? Nous ne saurons jamais. Je dis cela car j’ai appris que j’étais un fusain japonais. Vous me connaissez peut-être sous la forme d’une haie, car c’est cet aspect que j’incarne fréquemment. Le fusain du Japon (eunonymus japonicus pour la culture du mot), ou fusain vert, est un arbuste décoratif vivace très prisé des architectes paysagistes. Je suis énormément sollicité en tant que haie dans les jardins et les parcs publics, du fait de mon feuillage persistant, supportant des températures de -15 degrés (que certains d’entre vous ne pourraient pas d’ailleurs).

Une histoire atypique

Les habitants que je cache derrière mes feuilles verdâtres, depuis un an et demi maintenant, indiquent que je me porte bien, même si j’ai failli ne plus décorer leur maison. Je les ai entendus dire à mon égard, lorsqu’ils se trouvaient sur la terrasse que j’abrite : « C’est un arbre à feuillage persistant, donc il a des feuilles toute l’année et résiste aux saisons. Nous avons eu très peur lorsque l’on a construit car on a planté 18 pieux à 15-20 mètres sous le béton, donc forcément on a dû fusiller quelques racines. Je ne vous cache pas que je me suis un peu inquiété, l’arbre a commencé à vaciller un peu, surtout lorsque l’on a creusé deux trous à 80 mètres de profondeur pour la géothermie. En tout cas, il est très vigoureux et a bien résisté aux travaux. Il avait baissé un peu de régime suite aux travaux, mais là il est bien reparti et se porte à merveille ». Pas d’inquiétude, j’arborerais cette maison et cette rue d’Angers pendant de longues années encore, que sais-je, de longs siècles ? Revenons-en au principal, comment une maison a pu être construite autour de moi, et d’un pauvre clocher, qui n’avait rien de transcendant à première vue. De plus, nous n’étions pas vraiment aidés non plus, nous revenons de loin. Le bâtiment à ma droite, le clocher, m’a raconté qu’il s’était fait brûler, il y a longtemps, mais n’a jamais su me dire la raison. Je me souviens, lors d’une période dont je ne saurais citer la durée, où nous n’étions pas resplendissants, que nous avons accueilli de nombreux individus. Ces derniers ne se ressemblaient pas forcément entre eux, mais tous cherchaient un toit pour passer leur nuit. Ça a duré un temps. Puis, les Descamps sont arrivés, un peu par hasard et surtout par chance. Mais cela, il saura vous l’expliquer mieux que moi.      

« Nous habitons à Angers depuis longtemps. Avant cette maison, nous habitions dans une des plus vieilles maisons d’Angers, place Imbach, bâtit au 15ème siècle. Nous passons dans cette rue depuis des années et des années. Au départ, cet emplacement comprenait seulement un petit clocher, mais surtout cet arbre, rien d’autre. L’endroit était plus que charmant. Puis tout à fait par hasard un jour je rencontre un agent immobilier, donc nous parlons d’immeubles je ne vous fais pas de dessin. Puis je lui dis un moment dans la conversation, qu’il y a un endroit que j’aime particulièrement à Angers, le 31 de cette rue. Le mec me dit « Ho je viens de l’acheter ! ». Alors là c’est formidable ! (Rires). Je lui dis que s’il venait de l’acheter, peut-être qu’il me la vendrait, et donc je lui ai racheté. Il l’avait acquise quelques jours plus tôt. J’ai donc décidé de nous faire construire une maison derrière et autour de cet arbre, puis derrière le petit clocher également. De base, c’est le clocher qui nous intéressait, paradoxalement ».

Oui mais voilà, j’ai ma part du gâteau, et je les remercie infiniment de m’avoir gardé auprès d’eux. Grâce à cela, je rencontre multitudes d’angevins venant me contempler, entre deux pauses. Beaucoup de passants se plantent sur le trottoir d’en face et je remarque à travers leur mine circonspecte qu’ils se posent des questions, essayent d’y répondre, c’est assez amusant dois-je dire. Tenez, par exemple, je ne sais pas si vous vous reconnaitrez d’ailleurs, mais j’ai entendu des énormités de la part de certains.  « Ah ça je sais, ça appartient à un dentiste ! ». Bon, pourquoi pas. « Non, non ce n’est pas un dentiste, c’est un architecte voyons », on s’en rapproche déjà un peu plus, quoique. Monsieur Descamps est en réalité un ancien avocat. Ce qui les intrigue aussi c’est la grande partie en verre se situant au-dessus de moi. Je ne pourrais pas vous aider sur ce coup, moi-même je suis dans le flou concernant cette partie de l’habitation. Depuis peu, vous remarquerez que j’accueille des oiseaux au sein de mes branches. En particulier des mésanges. D’ailleurs, si vous croisez une mésange dans Angers, c’est sûrement Carlos, il s’est enfui et nous ne l’avons toujours pas retrouvé…

« Oui, il a raison, c’est un vieux souvenir d’enfance. Cela remonte aux vacances que je passais chez ma grand-mère, dans la nature au milieu des arbres où je construisais des cabanes »

Lionel Descamps, propriétaire des lieux

Trêve de plaisanterie, vous vous demandez sûrement comment mes habitants ont eu cette idée folle de bâtir leur maison autour de mon ami clocher et moi ? Eh bien, j’eusse pensé que c’était un « rêve de gosse » comme Monsieur Descamps explique : « Oui, il a raison, c’est un vieux souvenir d’enfance. Cela remonte aux vacances que je passais chez ma grand-mère, dans la nature au milieu des arbres où je construisais des cabanes ». Avant de poursuivre, « pour ma part j’avais un peu d’expérience à ce propos car j’ai acheté, il y a maintenant une dizaine d’année un bois au bord du Layon, en bas de Faye d’Anjou. Puis j’ai construit une cabane en haut d’un des arbres qu’il abritait. Une vraie cabane, solide, avec l’aide de menuisiers, charpentiers. Cabane sophistiquée, utilisable en été comme en hiver puisque j’avais fait mettre une cheminée. Nous avions donc envie de remettre en ville cette idée-là, c’est toujours difficile de donner des explications à ses propres idées mais le déclic est sûrement là ». Lors de ce projet titanesque, j’ai vu un nombre incalculable d’individus aller et venir sans cesse, c’était à ne plus savoir combien je possède de feuilles ! J’en ai surtout retenu un, qui a travaillé avec nos futurs propriétaires. De mon souvenir, il les a beaucoup aidés dans les dessins du projet. « En effet, nous sommes allés trouver l’architecte des bâtiments de France de l’époque, Dominique Latron, vieux copain depuis toujours. Nous l’avons ensuite questionné sur l’architecte qu’il nous conseillerait pour ce projet atypique. Même si ce n’est architecturalement pas dans la norme (maison sous forme de trapèze), ce qui nous intéressait c’était une construction qui aurait des liens avec le charme du lieu ».

« Une maison charmante, mais contemporaine. Dominique nous a proposé l’architecte Bruno Huet, qui a commencé à travailler avec nous. C’est aussi cela qui est très sympa, il nous a directement intégré dans la construction, alors que de base je suis avocat à la retraite et je n’ai rien à voir là-dedans ! ». En ancien bon avocat qu’il est, Monsieur Descamps a fortement insisté sur le fait qu’il voulait me protéger à tout prix, merci à lui ! « Oui, avec cette nuance que ce n’était pas notre concept initial de se faire une maison dans un arbre, mais plutôt autour d’un arbre. L’endroit nous plaisait, et ensuite nous avons décidé de construire la maison dans l’espace qui restait, toujours dans l’esprit de garder l’arbre et de se l’approprier. Notre projet ne tient quasiment que par l’arbre. J’avais d’ailleurs mis une forte clause pénale dans le contrat, le premier qui me fusillait l’arbre recevait une pénalité extrêmement élevée ! (Rires) ». Notre lieu est donc unique en France, l’histoire qui nous lie, les Descamps et moi, est désormais éternelle.

C’est donc là que nos chemins se séparent, amis lecteurs. Ravi de vous avoir raconté mon histoire. Si vous souhaitez cependant me retrouver pour prendre un selfie ou deux (pas plus), je suis disponible, quelque part, au 31, dans l’Athènes de l’Ouest. À la revoyure.

                                                                                                                                  Fusain.

Fusain. (Crédit photo : Louna Biret)