Le numérique pollue, et pas qu’un peu. S’il paraît assez évident que la production de nos appareils adorés génère une pollution, la faute notamment aux besoins de matériaux toujours plus rares et qui nécessitent une quantité d’énergie toujours plus grande, ou à l’acheminement nécessaire entre les zones d’extraction de matériaux, les usines et notre foyer, cela l’est bien moins concernant notre utilisation, et c’est peu dire.

Il est important de noter qu’un pas vers l’écologie a tout de même été franchi ces dernières années et que les consciences commencent peu à peu à s’éveiller aux problèmes. Beaucoup reste encore à faire, comme en atteste le rapport des Français à l’écologie numérique.  

Bien entendu, notre utilisation du numérique au quotidien n’est pas la seule cause des problèmes liés à l’écologie puisque notre mode de consommation en est une tout aussi importante. Il s’agit principalement de l’obsolescence programmée et donc de facto de notre surconsommation de biens numériques. En tête de liste, nos précieux smartphones. Évidemment, si seule la consommation de biens numériques étaient facteurs de pollution, alors le problème auquel nous devons faire face serait bien aisé à régler. Notre utilisation est donc tout aussi problématique que notre consommation (acte d’achat d’un produit), le moindre mail, la moindre recherche internet ou même le moindre stockage de données entraîne une pollution numérique.

Des chiffres inquiétants

On estime que l’envoi d’une vingtaine de mails par jour pendant un an reviendrait à effectuer un trajet d’environ 1000 km en voiture, ou, autre exemple, qu’une heure de visionnage de vidéos tous les jours pendant un an reviendrait à produire 48kg de CO2. En comparaison, un simple vol transatlantiques produit environ 3000 kg. La pollution numérique peut dès lors sembler assez faible, surtout face à la pollution de l’aviation civile par exemple. Cependant, il est bon de rappeler que le monde compte plus de 4 milliards d’utilisateurs, et pas moins de 34 milliards d’appareils numériques (du smartphone au data center, en passant par le frigo connecté), et dès lors, les chiffres précédemment cités prennent une toute autre ampleur. Car oui, si individuellement le numérique ne paraît pas si polluant que ça, notamment si on le compare à la voiture ou encore à l’avion, c’est bien le nombre d’appareils à travers le globe qui rend la pollution numérique si préoccupante. Multiplier les chiffres cités plus tôt par le nombre d’appareils numérique dans le monde (incluant fabrication, utilisation et destruction) et vous obtenez l’émission de 4% des gaz à effet de serre du monde. 45% de la consommation énergétique du secteur numérique serait dû à la fabrication (pour la fabrication d’un ordinateur, il faut compter au moins 240 kg de combustible fossiles et plus d’une tonne d’eau), les 55% restants sont dus à notre utilisation selon l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie.

Un problème méconnu

La pollution numérique souffre d’un grand manque d’attention, notamment de la part des ménages. Cela explique-t-il en partie la surconsommation et surutilisation de nos outils numériques ? Si l’on se réfère aux chiffres fournis par l’Observatoire du Numérique, seul 27% des Français considèrent être bien informés quant aux problèmes de pollution numérique, et donc de l’impact de notre utilisation sur l’environnement.

Plusieurs problématiques découlent alors de cette pollution numérique : premièrement, l’éducation. Une grande partie de la population ignore complètement l’impact du numérique sur l’environnement. Face à un tel constat, difficile d’imaginer revoir sa consommation à la baisse. 

Deuxièmement, comment peut-on réduire la pollution numérique, malgré nos usages actuels. 

Green It et It for Green ?

On serait tenté de dire que stopper complètement nos usages serait la bonne décision, mais cette conversion apparaît difficilement envisageable tant le numérique irrigue notre quotidien. Plus que des gadgets, ils sont progressivement devenus de véritables béquilles et prolongements de nos vies. Impossible donc de s’en déprendre aujourd’hui mais pas impossible de réfléchir à d’autres manières de les utiliser et de dépolluer. Dans cette lutte contre la pollution numérique, deux grands courants se distinguent : le « Green It » et le « It for Green ».

Le premier vise à transformer nos outils numériques actuels afin de les rendre, selon l’expression consacrée, plus « verts », de la conception à l’expérience utilisateur.

Le second vise, quant à lui, à employer nos outils actuels dans une démarche écologique, avec pour objectif de réduire notre empreinte carbone.

C’est en se basant sur ces concepts, que des entreprises, des communes, des écoles, … travaillent afin de proposer des solutions pour répondre à ces problématiques devenues urgentes.

Le centre d’essai d’Atos à Angers utilise la chaleur produite par les supercalculateurs pour chauffer les bureaux du site avec une efficacité 2 fois supérieure qu’un système standard.

Ça bouge dans les entreprises

Le principal impact direct des entreprises sur l’environnement dans leurs pratiques numériques concerne le stockage de données. Qu’il s’agisse de documents dématérialisés ou d’un site web, les entreprises stockent leur matériel dans des data centers. Selon Gregory Florance, développeur logiciel dans une entreprise d’assurance, la majorité des entreprises utilise aujourd’hui au moins deux serveurs en continu. Le premier est sollicité constamment pour le travail des employés et le maintien en ligne du site et le second est là pour prendre le relai en cas de panne du premier. Le concepteur de logiciels explique : ” Au lieu d’en avoir deux pour que ça ne plante jamais, il faut accepter que ça ne fonctionne pas, ce n’est pas grave. L’idée est de réduire l’impact du numérique au niveau du déploiement sur les machines puisqu’elles coûtent cher en termes de CO2 ainsi qu’en métaux rares. Plus on est capables de mutualiser, mieux c’est.”. Il agit afin de sensibiliser ses employeurs pour qu’un seul serveur soit utilisé et non plus deux.

“Il faut accepter que ça ne fonctionne pas, ce n’est pas grave”

Les entreprises ont un rôle primordial dans la gestion de leurs données même si l’enjeu se situe essentiellement au niveau des data centers. Ces établissements regroupent des dizaines voire des centaines de serveurs pour le compte d’entreprises. Au-delà de la consommation électrique faramineuse engendrée par la mise sous tension constante des machines, la chaleur dégagée est à l’origine de la pollution des centres. Dans la région saumuroise, le site Deep Data est un data center au concept différent. Construit dans des caves troglodytiques, il profite de leur température constante.  Thibaut Siméon est un des responsables du site et co-fondateur de Critical Building, société spécialisée dans l’installation de data center ; son data center troglodytique fonctionne grâce à un “système de refroidissement qui évacue l’eau chaude à 35°C et qui part dans des kilomètres de tuyaux puis revient froide”. Ainsi, l’équipement du site pour le refroidissement des serveurs n’est composé que de pompes et de ventilateurs.

Le principal facteur polluant des data center : la chaleur

D’autres alternatives existent pour réduire les émissions de chaleur. L’entreprise Atos, installée sur le territoire angevin depuis 1962, a récemment ouvert son centre d’essais des supercalculateurs. Le groupe produit et teste les machines avant de les livrer à ses clients. Ces dernières sont de plus en plus efficaces et leurs capacités de calcul en augmentation constante ce qui signifie aussi une dépense énergétique plus importante. Lionel Chaubard, chef d’établissement du site Atos Angers, explique les moyens d’actions utilisés pour répondre aux exigences écologiques fixées par l’entreprise : “L’infrastructure du laboratoire est équipée d’un système de refroidissement éco énergétique qui utilise un fluide frigorigène à faible PRP (potentiel de réchauffement planétaire) et un refroidissement naturel (‘free-cooling’) pour refroidir l’eau, ce qui permet des économies d’énergie pouvant aller jusqu’à 75 %.”. Le site angevin se sert également du système de l’Energy Re-use Efficiency (ERE) soit l’utilisation de l’énergie générée par les machines pour chauffer les bureaux.

Les serveurs de Deep Data sont protégés de la lumière et gardés à température constante grâce à la pierre de tuffeau des troglodytes.

Les solutions envisagées ne manquent pas. Thibaut Siméon liste ces solutions parmi lesquelles : les machines dans des bains d’huile, les placer dans des sous-marins ou les peindre de blanc pour attirer moins de lumière. Par contraintes techniques ou financières, toutes ne sont pas envisageables. La notion de rentabilité financière est majeure pour les entreprises. Il s’agit de trouver des compromis entre coût d’installation et fonctionnement et impact écologique minime. Google a choisi, par exemple, de placer quelques centres en France pour éviter que les données parcourent une distance trop grande et consomment une trop grande quantité d’énergie. Ce système nommé edge computing consiste à placer des relais de proximité. Il permet notamment à l’information de passer plus vite des serveurs au client.

Vers une métropole écolo ?

D’années en années, la pollution numérique ne cesse de doubler. D’ici 2025, elle devrait atteindre le niveau de la pollution routière, soit environ 16% des émissions de gaz à effet de serre du monde. Pour une majorité de la population française, le numérique légitime le progrès vers la transition écologique. Le docteur dans le champs des Sciences Humaine et maître des conférence HDR à l’école polytechnique universitaire Montpellier, Florence Rodhain,  souligne dans son ouvrage « La Nouvelle Religion du Numérique, le numérique est-il écologique ? » qu’à rebours d’un imaginaire collectif construit par une pensée magique et dominante, les technologies numériques sont un des secteurs les plus polluants au monde.

Mais où se situe l’innovante métropole angevine concernant son avancée sur le plan de l’impact du numérique ?

On compte dans le département du Maine-et-Loire pas moins d’une vingtaine d’entreprises mais aussi d’établissements d’enseignement supérieur qui ont signé « la Charte du numérique responsable » à l’occasion de la Connected Week à Angers le 22 novembre 2019. Parmi les signataires de cette charte, on retrouve l’école l’École Supérieure Angevine en Informatique et Productique, l’Université Catholique de l’Ouest et la Chambre de commerce et d’industrie. Créée par l‘Institut du Numérique Responsable, la charte propose 28 résolutions à suivre afin de faciliter certaines pratiques : « limitant les consommations de matériels, de ressources, d’énergie et de consommables ». Cette charte propose à ses signataires de réduire l’impact sur l’environnement généré par leurs outils et pratiques numériques. La ville d’Angers, qui ne cesse de développer de nouveaux projets quant aux innovations écologiques, n’a pourtant pas signé cette charte. Selon la conseillère municipale de la ville d’Angers en charge du numérique et de l’innovation, Constance Nebbula, il est beaucoup trop tôt pour la ville de faire partie des signataires car aucune communication n’a été mise en place autour de celle-ci. Aussi, l’élue de la ville souhaite qu’en amont, les agents et les élus de la ville sachent de quoi il s’agit. Elle se réjouit cependant à l’idée que cette charte soit signée par la ville dans le courant de l’année 2020. Il s’agira alors d’un engagement supplémentaire de la métropole angevine dans son évolution vers une ville éco-responsable.

Constance Nebbula ne cesse de proposer à ses collaborateurs de nouvelles idées innovantes concernant les entreprises angevines notamment avec l’Agence de Développement économique d’Angers Loire et Métropole (ALDEV). Une proposition a été formulée en ce sens à Christophe Béchu, nouvellement réélu maire de la ville, dans le but de communiquer vers les deux cibles principales : les entreprises et le grand public. Les conférences sont, selon elle, un exemple parfait pour sensibiliser les Angevins et motiver les entreprises dans l’avancée de ce projet.

Des étudiants à l’avant-garde de la sobriété numérique

Dans les écoles d’ingénieurs angevine la mentalité des étudiants a évolué depuis quelques années. Nicolas Gutowski, professeur à l’École Supérieure d’Électronique de l’Ouest (ESEO), et ancien professeur à l’ESAIP, a noté un changement de mentalités important à l’aune de ses cours. En effet, l’un d’entre-eux, optionnels, consacré au « Green It » a vu son effectif passer de 3 à 24 en 3 ans. Ingénieurs en devenir, ces étudiants envoient des signaux forts à l’endroit des entreprises qu’ils rejoignent à la fin de leur cursus car désormais la pollution numérique est intégrée parmi leurs préoccupations. Grégory Florance, professeur de mathématiques et architecture de données à l’Institut de Mathématiques Appliqués de l’UCO a constaté, au sein de ses cours mais bien au-delà, une évolution très nette dans le comportement de ses étudiants : “A l’occasion d’un pique-nique, les étudiants sont tous arrivés avec leurs contenants et pas de couverts en plastique. Ces pratiques font désormais partie de leur essence.”.

Les étudiants deviennent acteurs du changement par leur formation aux nouvelles pratiques plus respectueuses de l’environnement  

Stop aux obésiciels !

Cet informaticien aux convictions écologistes vissées depuis sa rencontre à l’âge de 10 ans avec une enseignante militante transmet désormais la bonne parole (et les bonnes pratiques) au sein de ses cours mais également au sein des entreprises. Il agit pour concevoir des logiciels qui respectent au maximum des principes de sobriété numérique. Pour cela, ses étudiants apprennent à coder selon la méthode agile : un suivi permanent avec le client pour développer les stricts besoins et pas au-delà. Ils adoptent également la stratégie Minimum Viable Product (MVP) qui consiste à coder uniquement le minimum utile et d’éviter les obésiciels, logiciels consommateurs en énergie mais sans réelles utilités.

Afin de témoigner de leur engagement auprès des futurs employeurs, les étudiants de l’ESEO sont invités à passer la certification « Green IT » créée en 2009 par le collectif éponyme. L’école d’ingénieurs prépare ses étudiants à cette certification lors d’une formation dont la durée s’étale sur une semaine. Les deux premiers jours sont dédiés aux enjeux globaux, à la Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE) et à la sensibilisation concernant l’impact du numérique sur l’environnement. Plus encore, le challenge “Design 4 Green” a été créé par Nicolas Gutowski en 2013 et conduit les étudiants à réfléchir à leur manière de coder. Cette compétition inter-écoles, devenue aujourd’hui mondiale, laisse 48h à des équipes de développeurs pour produire un logiciel viable et respectant les normes écologiques. Les écoles angevines finissent chaque année bien placées. En effet, sur la cinquantaine d’équipes qui participent à cette compétition, les écoles angevines sont dans les dix premières.

Les low-tech devenues inéluctables

A contre-courant des pensées technologistes, les low-tech misent sur un usage raisonné et raisonnable des outils numériques. En France, le mouvement est porté principalement par Philippe Bihouix, ingénieur centralien et auteur de “L’Âge des low-tech : Vers une civilisation techniquement soutenable”. Il définit l’approche low-tech comme un mouvement qui prône « moins de technologies pour plus de sobriété dans les usages ». Dans une conférence tenue à la Bibliothèque Publique d’Information (Ndlr : située au Centre Pompidou à Paris, cette bibliothèque nationale propose des fonds variés et des activités culturelles) en juillet 2019, Philippe Bihouix invitait ses auditeurs à se poser des questions simples mais nécessaires avant de produire un nouvel appareil : Pourquoi ? Quoi ? Comment ? Le but est de réduire l’impact environnemental généré par la production d’un appareil technologique. En effet, la consommation énergétique d’un appareil numérique est, à hauteur de 45%, liée à sa fabrication.

La raréfaction des métaux au cœur des réflexions sur le numérique de demain

Dans le secteur du numérique, les recherches constantes ont permis d’optimiser les performances autant que de baisser la consommation énergétique des appareils. Bien que ces améliorations soient un pas essentiel pour l’environnement, il reste important de préciser qu’elles ne peuvent se faire que par l’utilisation de matériaux, en particulier des métaux, non renouvelables et présents en faible quantité dans la croûte terrestre. Leur extraction est énergivore et ne sera pas compensée par les économies réalisées pendant la vie de l’appareil. Moins voraces en énergie, les nouveaux appareils restent la bête noire des mouvements écologiques. La mise en avant de leur aspect plus “vert”  et la baisse des coûts de fabrication participent à leur achat massif. Si l’appareil est plus respectueux de l’environnement à l’échelle individuelle, décliné à des centaines de milliers voire millions d’exemplaires, son empreinte est colossale. Les low tech s’inscrivent donc dans une démarche d’économie des ressources. Ainsi, seuls les matériaux qui répondent à un besoin réel de la population doivent être extraits puis récupérés, recyclés et traités pour exploiter, à son maximum, leur potentiel.

Reste que le changement ne peut s’effectuer seul. Les mentalités évoluent en faveur de l’écologie et les entreprises se mobilisent une à une pour relever le défi de l’avenir. Des petits gestes du quotidien à la remise en cause complète des pratiques, chacun participe à la réduction de l’impact de l’Homme sur l’environnement.