Ils ont dans leurs bagages un diplôme Européen ou hors Union Européenne, ils travaillent parfois de façon précaire dans les hôpitaux français. Certains médecins étrangers doivent se battre afin de s’intégrer dans un système de santé qui ne permet pas d’accueillir facilement ces nouveaux médecins du monde. Dans un contexte de crise du secteur de la santé, la France fait appel à ces médecins pour pallier au besoin d’une population de plus en plus vieillissante. Le projet de loi de l’ancienne ministre de la Santé, Agnès Buzyn prévoit d’adopter également de nouvelles mesures au sein du parcours de santé français en plein essoufflement, comme la suppression du numerus clausus dès la rentrée 2020 jugé trop sélectif à l’égard des étudiants. 

Il y a 20 ans , la France était classée comme le pays ayant le meilleur système de santé au monde par l’OMS. Bien que notre position n’ait cessé de baisser, notre système de santé reste  performant, notamment dans l’accès égalitaire aux soins médicaux et par la couverture santé. Cependant vu de l’intérieur ce dernier se trouve à bout de souffle ; reflété par les revendications du mouvement des gilets-jaunes ou encore par les grèves du personnel hospitalier qui ont éclaté à la fin de l’année 2019. Elles sont la traduction d’un contexte de dégradation qui dure depuis longtemps. Entre la crise financière des hôpitaux publics, les services d’urgence au bord de la crise de nerf et les déserts médicaux qui continuent de s’étendre, le gouvernement français essaye d’y faire face avec les mesures du plan Ma Santé 2022 comprenant la nouvelle loi santé d’Agnès Buzyn adoptée le 16 juillet 2019.

Outre l’insuffisance de moyens financiers dans le secteur de la santé, le manque de personnel est souvent pointé du doigt. Au sein des professionnels de la santé, les infirmières et les aides-soignants sont les premiers touchés par la pénurie dont on parle aujourd’hui. Au second plan, les médecins dont une majorité de généralistes sont aussi victimes du manque d’effectif. D’après une étude de la Dress (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) sous la direction de l’administration centrale des ministères sanitaires et sociaux, près près de 3,7 millions de français vivaient en 2018 dans une commune en manque de médecins généralistes. Pour cause, la forte hausse des départs à la retraite, un généraliste sur deux est âgé d’au moins 60 ans. Le Conseil de l’ordre des médecins estime qu’en 2025, les généralistes ne seront plus que 77 000 alors qu’ils étaient 88 000 en 2017. 

Et qu’en est-il du délai d’attente entre la prise de rendez-vous et la consultation ?

Chez les généralistes, la moyenne est de six jours d’attente. En revanche, les prises de rendez-vous sont plus longues chez les spécialistes. Pour consulter un dermatologue ou bien un cardiologue, la moyenne monte à deux mois, elle atteint les trois mois pour un ophtalmologiste et un cardiologue. Le délai peut parfois s’avérer plus long, tout dépend également de la nature de l’urgence.

En dépit de l’inégale répartition des médecins sur le territoire, la France ne formerait-elle pas assez de médecins ?

Bien que cela puisse paraître paradoxal, selon la Dress, le nombre de médecins n’a jamais été aussi élevé, en 2018 la France comptait 226 000 médecins en activité soit 1500 de plus en un an et 10 000 de plus qu’en 2012.

Les jeunes médecins choisissent de plus en plus le statut de salarié, 63 % des 8600 nouveaux médecins inscrit à l’ordre en 2017 ont choisi ce statut. Contrairement aux libéraux, les professionnels de santé salariés exercent dans les hôpitaux qui sont la plupart du temps situés dans des zones de périphérie urbaine.

Une différence de reconnaissance entre un diplôme européen et un diplôme « étranger »

Contrairement aux praticiens à diplôme hors Union Européenne (PADHUE), les diplômés européens sont plus facilement reconnus. Pour la plupart d’entre eux, il n’est pas obligatoirement nécessaire de passer par la procédure d’autorisation d’exercice (PAE) qui permet l’inscription à l’ordre des médecins. En ce qui concerne les pays hors UE, la PAE est alors obligatoire et elle nécessite de nombreuses années d’exercice avant d’y parvenir.

Dr Chadi Homedan

Pour le docteur Chadi Homedan, praticien hospitalier au laboratoire de biochimie du CHU d’Angers, il a fallu 8 années avant de pouvoir être inscrit à l’ordre des médecins.Arrivé en 2003 en France avec un diplôme syrien, Chadi Homedan a dû exercer plus de trois ans en tant que praticien attaché ce qu’il surnomme de « statut bâtard ». Après l’obtention de la PAE, il est obligatoire d’exercer au minimum 3 années en fonction hospitalière mais le statut des postes est souvent instable ; la plupart des contrats sont des CDD.

Comme Chadi Homedan, le chirurgien orthopédiste Willy Rivo Razakandresta d’origine malgache installé à la clinique Saint Léonard, a aussi réalisé ce parcours du combattant avant de pouvoir exercer librement. Après l’obtention de son diplôme d’études spécialisées (DES) qui nécessite trois années, Willy Rivo est aussi resté 3 ans dans un statut précaire en tant qu’assistant associé. De Saint Etienne au Nord de la France, il était difficile pour lui et sa famille de pouvoir s’installer définitivement jusqu’à aujourd’hui dans la ville d’Angers. 

Pour la dermatologue italienne Giulia Forchetti exerçant en libéral dans le centre-ville d’Angers, son diplôme a été facilement reconnu par l’ordre des médecins et elle a ainsi pu s’installer plus rapidement.

Pourquoi le choix de la France ?

Pour le Dr Chadi Homedan, ce choix s’est avéré simple, né en France, c’est à l’âge de 4 ans qu’il repart vivre dans le pays d’origine de ses parents la Syrie. Il étudie alors la médecine et y obtient son diplôme. Lorsque la situation diplomatique en Syrie s’aggrave et que la guerre éclate, il décide alors de quitter le pays. La France est pour lui une terre d’accueil logique. Pourtant serait-il prêt à retourner en Syrie ? “Mon rêve est de créer un laboratoire, mais la guerre et le climat actuel ne le permettent pas, il faut apaiser les blessures et cela va mettre beaucoup de temps” témoigne-t-il.

Dr. Willy Rivo Razakandresta

La situation du Dr. Willy Rivo Razakandresta est semblable, il est né à Madagascar où il  obtient son diplôme de médecine. Lors de son cursus universitaire, il a eu l’occasion de venir en France étudier une année. Dès la fin de ses études et après avoir exercé quelques années dans son pays d’origine, le Dr. Willy Rivo Razakandresta s’expatrie en France afin de fuir la corruption et le contexte difficile de son pays. Madagascar étant une ancienne colonie française, cela lui paraissait naturel de venir en France, selon lui la France est “la patrie de la médecine et de la chirurgie, je ne souhaite pas retourner à Madagascar”, énonce-t-il.

Le Dr. Giulia Forchetti s’est vue proposer la France grâce à son mari médecin-chercheur. Après avoir obtenu son diplôme à Padoue, une ville près de Venise en Italie, elle quitte son pays natal pour la Belgique. Elle y travaille durant 7 années dans le secteur libéral et au sein du CHU de Bruxelles. Elle débarque en France il y a un an en suivant son mari qui vient alors d’accepter un poste de chercheur au CHU d’Angers. Ainsi, elle fait face aux nombreux déserts médicaux présents en France. Elle trouve alors un cabinet de dermatologie à la recherche d’un successeur après un départ à la retraite. Mais pour le Dr. Giulia Forchetti la question ne se pose pas ; sa situation actuelle est temporaire et elle retournera en Italie un jour, “c’est mon pays, ici en France, je suis une étrangère.” précise-t-elle.

Une intégration maîtrisée par l’Administration de la Santé française

Il est encore difficile d’intégrer « complètement » le système de santé français pour les médecins venant de l’étranger. Le Dr Chadi Homedan souligne cette intégration compliquée en pratiquant avec ce « statut bâtard ».  En prenant l’exemple de son frère également médecin en Allemagne, il trouve que l’insertion y est comparativement plus facile car il y a moins de statuts. Selon lui, « Le système de santé allemand est plus pragmatique vis-à-vis des médecins étrangers ». Les déserts médicaux en Allemagne sont d’ailleurs moins nombreux qu’en France, les médecins sont plus libres de s’installer où ils veulent. Pour y remédier, certaines régions ont aussi mis en place un système de médibus permettant ainsi aux médecins de pouvoir travailler dans des zones rurales plus reculées. Mis à part les difficultés administratives pour accéder au statut de praticien, le Dr Chadi Homedan n’a pas perçu de problème d’intégration au sein du personnel médical. “C’est grâce à l’aide de collègues en interne que j’ai pu réussir à exercer en tant que praticien » souligne-t-il.

Dr. Giulia Forchetti

Contrairement au Dr Chadi Homedan praticien en laboratoire de biochimie, la dermatologue Giulia Forchetti et le chirurgien orthopédiste Willy Rivo sont confrontés aux patients. Pour Giulia Forchetti, l’appréhension des patients était la plus grande, surtout pour les patients habitués à son ancienne consœur. Elle a aussi ressenti plus de méfiance de la part des personnes âgées, « c’est peut-être dû au fait que je sois une étrangère et que mon diplôme ne soit pas français » a-t-elle ajouté.

Le Dr Rivo n’a ressenti aucune appréhension des patients surtout à Angers mais plus auprès du personnel. Il témoigne : « J’ai ressenti peut-être parfois de la ségrégation vis-à-vis de mes confrères contrairement à mes patients ».

Une injustice ou une différence de formation ?

La reconnaissance des diplômes étrangers reste très sélective en France, l’accès à la PAE peut parfois durer le même temps d’étude qu’un étudiant français en médecine pour une durée moyenne de 8 ans. Les Drs Chadi et Forchetti ne constatent pas de différence de niveau de formation théorique mais davantage dans le temps de pratique accordé aux étudiants français. Chadi Homedan souligne un manque de tolérance vis à vis des PADHUE, diplômes à titres étrangers : « Les examens sont trop sélectifs en France, il faut aussi faciliter les démarches administratives ; il reste une certaine injustice concernant certains diplômés européens qui ne savent parfois à peine parler le français ».

Selon le Dr Willy Rivo, le manque de moyens et d’infrastructures à Madagascar a perturbé le bon déroulement de sa formation par rapport au niveau de la France qu’il désigne comme le « pays de la médecine ».

Un recours aux médecins étrangers bientôt valorisé

Adoptée le 16 juillet 2019, le projet de Loi Santé d’Agnès Buzyn vise à régulariser les PADHUE qui sont près de 4000 aujourd’hui à exercer en tant qu’interne ou bien praticien attaché. Leur situation pourrait se voir régulariser d’ici à fin 2020. De plus, les modalités d’évaluation de l’autorisation définitive d’exercer devront être rénovées. La France compte 13 millions de personnes de 65 ans et plus, selon l’Insee, cette population s’élèvera à 22 millions de personnes en 2070. Les français seront alors 76,4 millions d’habitants mais la part des 65 ans et plus devrait passer de 20 à 29 %. Avec ce vieillissement de la population, une meilleure reconnaissance des diplômes étrangers pourrait pallier à la pénurie des médecins et peut être même combler les déserts médicaux. Pour prévenir cela, le gouvernement a aussi réformé le parcours d’accès à la santé : le projet de loi de l’ancienne ministre de la Santé vise à supprimer le numerus clausus dès la rentrée 2020. Les étudiants en médecine ne passeront plus de concours mais des examens classiques en fin de première et de deuxième année. Le nombre de médecins formés en premier cycle sera ainsi plus important risquant de créer davantage de concurrence avec les médecins étrangers qui devront malgré tout encore se battre.