Pratique certifiée aux États-Unis et dans d’autres parties du monde telles que le Japon, l’Autriche ou la Suisse, l’hortithérapie ou l’art de “guérir” avec la nature reste encore un moyen peu connu pour soigner les troubles psychiques et moteurs en France. Ils sont passionnés, investis dans leur art ; rencontre avec des adeptes de cette thérapie.

Sur les traces de l’hortithérapie

En retard sur son temps, l’hortithérapie ne s’inscrit pas dans une pratique courante en France. Ce concept souvent méconnu du grand public permet de se reconnecter à la nature, avoir une activité physique, ludique et enrichissante, stimuler les individus à sortir ainsi que les relaxer dans le but de les aider dans des moments où ils sont en difficulté. Pourtant, cette thérapie a vu le jour en 1798 grâce au psychiatre Benjamin Rush par la reconnaissance de l’effet curatif des plantes sur la santé mentale. L’utilisation du jardinage s’est ensuite implantée au sein des centres spécialisés et dans plusieurs parties du monde. Le métier d’hortithérapeute n‘est pas reconnu institutionnellement en France. La méconnaissance de ce type de thérapie et les nombreux préjugés sur son efficacité traduisent un manque de personnels affectés par les jardins thérapeutiques. Cependant, on retrouve aux États-Unis une nomenclature très normée sur cette pratique, un diplôme certifié s’est vu émerger suite à la formation d’hortithérapeute depuis 1970.

Anne Ribes : « L’avenir de l’hortithérapie en France est indispensable ! »

Anne et Jean Paul Ribes

Aujourd’hui, on assiste à une commercialisation de masse du vivant, il est essentiel de resensibiliser les individus à la nature. Anne Ribes, pionnière de l’hortithérapie en France, récompensée par le prix Henry Ford ou encore par la fondation Yves Rocher par le trophée « Terre de femmes », mais aussi auteure du livre « Toucher la Terre » paru en 2006 aux éditions Médicis. Elle s’est donné le but de promouvoir l’hortithérapie et l’art du jardin dans des institutions spécialisées pour les personnes handicapées ou malades.

« Le côté nature n’est pas valorisé comme une école de la vie »

Comme nous l’explique si bien Anne Ribes, l’homme ne prend plus le temps de se ressourcer avec la nature, l’essence même de la vie. Les jardins thérapeutiques aident les individus à reprendre en considération les petits plaisirs de la vie, les dialogues affectueux ou les contacts chaleureux, souvent effacés par la société de consommation.

« C’est en soignant le jardin qu’ils vont se soigner » : le but est de remettre l’homme en harmonie avec des éléments qu’il connaît, comme le feu, l’eau, la terre, afin de jouer sur sa mémoire et sur sa santé mentale, car « on est devenu paresseux », le non-contact avec autrui est devenu important en partie à cause de l’omniprésence des écrans.

Le Jardin d’Epi Cure, un nouveau jardin d’Eden

Animateur à plein temps au Jardin d’Epi Cure dans la Maule à 40 km de Paris, Stéphane Lanel vit pleinement sa passion pour la nature. Ce n’est pas que le jardin, « c’est la relation avec les autres et soi-même qui est en jeu », le jardin est la structure, c’est un complément dans un environnement. Dans ce type d’aménagement, la demande est de plus en plus accrue, Stéphane Lanel ne peut pas répondre à tous. Allant des enfants aux personnes âgées, chaque génération est touchée par la médiation végétale, chacun vient avec ses propres attentes quel que soit son problème de santé. Un jardin dans lequel tout le monde s’épanouit dans une activité commune. Selon Stéphane Lanel, cet environnement sécurisant serait la clé pour se soigner. Il nous témoigne qu’un homme en fauteuil roulant a pu redécouvrir le plaisir de marcher par suite de l’habitude qu’il avait à se retrouver dans un jardin. Il fait partie des quelques miracles survenus après un contact régulier avec la nature. Ces personnes se sentent plus à l’aise et ne ressentent pas la même pression que dans les centres spécialisés. Un jardin créateur de lien, de renaissance et de bien-être.

Béatrice Marteau, la formatrice angevine 

Montrer, former et accompagner, telle est l’activité quotidienne de l’Association pour le développement de l’hortithérapie (A.D.H.T). Active à Angers depuis 2016, son souhait serait de créer un centre commun pour se faire entendre et de mettre en place une formation reconnue pour devenir hortithérapeute en France. Psychologues, infirmières, ou dans le domaine agricole spécialisé dans le développement humain, ce sont les seules personnes à pouvoir se revendiquer hortithérapeutes en France.

Nous sommes allés à la rencontre de Béatrice Marteau, une des fondatrices de l’association A.D.H.T, afin qu’elle nous parle des formations liées à l’hortithérapie.

Quel est votre parcours ?

« Je suis infirmière de formation depuis 1993, et au début des années 2000 j’ai commencé à m’intéresser à l’hortithérapie. À l’époque, la formation la plus proche était un BTS Production horticole, je l’ai effectué à distance avec une école d’agriculture. En 2008, j’ai commencé à travailler sur le rôle de l’infirmière : comment on peut mettre en place des jardins et expliquer l’intérêt de la nature sur la santé des gens. Il y a quatre ans, on a créé une association pour le développement de l’hortithérapie à Angers, qui avait plusieurs objectifs comme veiller à la reconnaissance de cette spécificité ou encore l’accompagnement et les animations. Parallèlement, nous avons mis en place la création d’une fédération française dans le besoin de tous se regrouper pour développer cette activité. Les associations d’hortithérapie travaillaient chacune dans leur coin, c’est pourquoi cette création de fédération “Jardin Nature et Santé” nous permettait de mettre en commun nos projets. »

Comment se développe l’hortithérapie en France ?

« L’hortithérapie commence à bien se développer dans plusieurs points en France, notamment à Paris, surtout avec Anne Ribes, pionnière de cette pratique qui a commencé à mettre en place différents projets. Le centre hospitalier Montesquieu à côté de Versailles héberge la fédération “Jardin Nature et Santé”. Le CHU de Nancy est un autre grand point assez dynamique. Ils font beaucoup d’études sur l’intérêt des jardins thérapeutiques pour les patients mais aussi pour les salariés. On retrouve une bonne émulation aussi du côté de Nice, du Maine-et-Loire, Saint-Étienne avec Romain Pommier, un médecin qui a écrit une thèse sur les jardins thérapeutiques. On est quelques-uns, mais en France, ce n’est pas assez reconnu. »

Comment se développe l’hortithérapie dans le reste du monde ? 

« C’est très reconnu aux États-Unis, en Angleterre, en Suisse, en Autriche… Contrairement à la France, ils ont des diplômes d’hortithérapeutes qui sont reconnus, mais la principale émulation est aux États-Unis. C’est de là-bas que provient l’hortithérapie. »

Quels sont vos objectifs concernant son développement en France ?

« Il y a des actions que nous avons essayé de mettre en place pour faire reconnaître cette pratique, comme la mise en place d’une formation diplômante, parce qu’il y a trop de personnes qui font des formations de trois jours et qui se disent hortithérapeutes. Ça me gêne un peu parce que ça donne une mauvaise image de l’hortithérapie. Au sein de l’A.D.H.T justement, j’ai beaucoup travaillé dans la mise en place d’une formation longue et reconnue, en partenariat avec le centre de formation pour adultes Romans-sur-Isère. Une formation sur une année serait idéale pour que les gens intègrent bien les notions et pour que ce soit ouvert aux professionnels, avec une mise en place de sessions de trois ou quatre jours par mois. On attend la validation du ministère de l’Éducation, et donc d’avoir une validation officielle, mais elle n’est pas encore accessible aujourd’hui. On espère qu’elle ouvrira début mars. Pour l’instant, notre objectif est de montrer l’intérêt des jardins, de son investissement, puis de former les gens et d’accompagner les patients. »

Quelles sont les formations les plus proches de l’Hortithérapie aujourd’hui ?

« À Angers, il y a deux formations proches de l’hortithérapie : le master de Psychologie et celui d’Urbanisme. Ils proposent des modules “Hortithérapie”, mais ce ne sont pas des formations à part entière. Aujourd’hui, les gens qui se disent hortithérapeutes ont soit une formation de base liée à l’agriculture, et ils se sont un peu spécialisés sur l’accompagnement des personnes, ou soit au contraire ont comme métier infirmières ou psychologues et se sont intéressés à l’hortithérapie. En France, qu’une hortithérapeute véritablement diplômée, car elle a fait ses études aux États-Unis. Une autre personne, Isabelle Bouck, a découvert l’hortithérapie lors d’un séjour aux États-Unis, sans faire de formation, mais est revenue en France avec ses compétences. Mais sinon, en France, ceux qui se disent hortithérapeutes n’ont pas le diplôme. »

Un beau jardin fait du bien !

Morgane Langer avec un résident de l’accueil de jour César Geoffray à Angers

Leur objectif principal est d’expliquer l’intérêt du jardin pour la santé globale, car il agit sur des besoins indispensables pour la santé humaine (physiques, psychologiques, sociaux et environnementaux). « Dans les EHPAD, les personnes âgées ont moins de temps dehors que les personnes en prison », dans le jardin, on y retrouve les outils qui permettent de répondre à des besoins essentiels pour l’équilibre d’un individu comme se repérer dans la journée, dans le monde actuel, car on a tendance à perdre ce lien avec la nature.

À l’accueil de jour César Geoffray à Angers, l’animatrice Morgane Langer et sa responsable Agnès Charles ont pour objectif d’apporter une estime de soi au résident souvent atteint de pathologies comme Alzheimer. « On va chercher chez la personne la plus-value », qu’elle soit regardée en tant qu’individu et non comme une personne malade. L’appel à l’histoire, la mémoire ancienne, et le fait de se mouvoir, ici le jardin a de multiples effets, sortir et le voir est un dérivatif pour pallier aux troubles du comportement et à l’agitation. Malgré la maladie, certains pensent toujours à aller au jardin ou aller nourrir les oiseaux, ou comme monsieur Auguste, cueillir une fleur pour son épouse lorsqu’il va jardiner. Même s’il est possible pour le résident de se faire mal, de se piquer avec une épine, « ça fait partie de la vie ». Agnès Charles souligne le fait que dans le cas d’Alzheimer, le « shootage médicamenteux » vient cacher les troubles mais ne les soigne pas.

« Les établissements devraient miser à développer des espaces de détentes faisant appel aux cinq sens »

L’hortithérapie jouerait un rôle clé dans la réinsertion sociale, la stimulation des sens, le développement de la motricité et l’apaisement psychique. Cette pratique s’adresse aussi à des personnes en préventif dans le but de se reconnecter à la nature, en curatif pour stimuler les individus à sortir et en palliatif pour les reconnecter à la nature dans des moments où ils sont en difficulté. Chaque individu peut se sentir concerné.

Et ces fleurs du mal ?

Bien que ses bienfaits psychologiques soient incontestables, il ne faut pas délaisser la connaissance de dangers potentiels bien qu’ils soient rares. C’est dans cette mesure que la dimension pédagogique de l’accompagnement du patient dans un jardin est primordiale. Béatrice Marteau : « Il faut faire attention, j’avais mis en place un jardin dans une école, par hasard, il y avait une fleur de digitale* qui a poussé, donc j’ai expliqué qu’il fallait l’enlever et que ça pouvait être dangereux […] il faut expliquer aux gens qu’il peut y avoir des dangers. Il faut quand même avoir une connaissance minimale dans ce genre de domaine. »

La connaissance des propriétés des plantes est une base à avoir avant d’accompagner les gens dans un rapport à la nature. Être conscient d’éventuels risques liés à la toxicité de certaines plantes pour l’organisme, les potentielles allergies au contact de la nature (pollen/herbe coupée…), mais aussi aux fleurs à épines à proximité d’enfants ou de personnes ayant des troubles du comportement. Des problématiques nécessaires dans les formations hortithérapeutes.

*Les digitales sont originaires d’Europe, d’Afrique du Nord-ouest et d’Asie occidentale et centrale. Ces plantes peuvent être très toxiques. L’absorption d’environ une dizaine de feuilles provoque des troubles graves sur un sujet humain de corpulence moyenne.

Anne Ribes : “Il faut recréer ce lien avec la nature pour se sentir mieux”

« L’hortithérapie devrait être une complémentarité à la médecine traditionnelle »

Les médecins sont souvent en accord avec cette pratique, le seul problème en France reste le budget : il faut construire, faire vivre le jardin et engager du personnel pour l’entretenir. Le manque d’information et de personnel formé est aussi un problème majeur pour son développement. Se reconnecter à la nature serait donc une alternative pour se sentir mieux et vivre mieux.

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