Offrir aux jeunes de quartiers la possibilité de jouer de la musique. Un projet ambitieux et louable certes, mais que l’on ne pourrait que trop rapidement assimiler au cliché d’une jeunesse de banlieues inculte. Lancée fin 2019 sur Angers, qu’en est-il des aboutissements réels de cette initiative ? 

DEMOS… un mot qui interpelle et retient l’attention. Une appellation intrigante pour un projet non moins original, qui tient en réalité pour ”Dispositif d’éducation musicale et orchestrale à vocation sociale” . Lancée en 2010 par la philharmonie de Paris, cette initiative vise à ouvrir l’éducation musicale auprès de jeunes de 7 à 12 ans domiciliés dans des zones rurales, où l’accès à la pratique musicale n’est pas toujours évidente. Un partenariat se tisse alors entre les institutions musicales de la région et les structures sociales au contact de ces enfants, afin de leur proposer de commencer à jouer d’un instrument de musique.

Au delà de l’aspect culturel, la pratique d’un instrument étend ses bénéfices à un panel d’apprentissages bien plus large : l’art bien sûr, mais aussi la contenance, l’attention, l’écoute… Autant d’aptitudes primordiales dans la vie quotidienne personnelle et professionnelle, qui enrichissent l’enfant quant à sa manière d’évoluer en société. 

DEMOS; une école musicale certes, mais donc aussi une école du vivre ensemble, où les enfants sont à la fois initiés à la musique et à une nouvelle relation au travail.

Le projet ne débute pas directement avec la pratique de l’instrument par les enfants. Leur initiation à la musique débute via l’expression corporelle et vocale. Le but ? Un éveil musical et corporel qui permet aux élèves d’acquérir des techniques qu’ils n’ont par la suite qu’à réadapter à leur instrument lorsqu’ils l’acquièrent. Cette première phase d’expression donne lieu à une mise en commun inédite des enfants et du corps encadrant. 

Par la suite les jeunes se voient présenter plusieurs instruments de façon globale ; ils écoutent les sonorités, découvre l’histoire de l’instrument, tentent de le manier correctement… Une initiation qui aboutit aux choix de l’enfant pour son instrument favori. C’est alors à travers une cérémonie officielle en présence des parents que s’effectue la remise des instruments. Un étape qui marque l’appropriation de l’instrument par l’enfant, et représente souvent à leurs yeux une entrée plus concrète dans le projet. Les premiers pas vers un parcours de trois ans qui promet une alliance constante entre expression corporelle, vocale et instrumentale.

Sur le papier, DEMOS apparaît comme une initiative remarquable et louable pour ses qualités à la fois pédagogiques, culturelles, et démocratiques. Qu’en est-il réellement ? C’est à la rentrée dernière, fin 2019, que DEMOS a fait ses premiers pas à Angers. L’occasion idéale pour entrer dans les coulisses du projet et apprécier de manière plus concrète son fonctionnement. 

Les élèves s’engagent à suivre quatre heures de cours de musique par semaine dans la structure sociale d’accueil. Tous les mois, l’ensemble des enfants de la ville et ses alentours se retrouve au conservatoire à l’occasion d’un “Tutti” (ndlr: rassemblement d’orchestres). Une rencontre mensuelle qui permet de se familiariser avec le suivi d’un chef d’orchestre mais aussi la performance en groupe, avant le concert final de l’année.

À Angers, ce sont 98 enfants qui se sont lancés dans l’aventure, tous issus des sept quartiers prioritaires de la ville que sont Grand-Pigeon, Belle-Beille, Monplaisir, Roseraie, Hauts-de-Saint-Aubin, Beauval-Bedier-Morellerie, et Savary-Giran. L’organisation et la gestion des rencontres et répétitions sont confiées à Frédéric Aubert, coordinateur local du projet pour la ville d’Angers. Parmi les différents établissements participants : le centre Jacques Tati de Belle-Beille et la Maison de Quartier des Hauts de Saint-Aubin. Deux lieux, deux quartiers, deux groupes d’enfants aux profils divers. Quant aux équipes encadrantes, DEMOS demeure aux yeux des enseignants une forme nouvelle de partage qui leur offre une vision inédite de leur profession et les emmène hors des sentiers battus. 

“C’est une manière d’aborder l’enseignement autrement. Ce qui change, c’est le collectif, qui nous fait voir une autre facette de notre métier. Mais ce qui est nouveau c’est aussi l’oralité, qui tient un rôle majeur dans notre manière d’enseigner. Ici, on apprend d’abord à parler avant de lire contrairement à la démarche habituelle, et c’est ce qui me tient particulièrement à coeur. On s’aperçoit d’ailleurs que parfois lire n’est pas nécessaire pour réussir.” 

Professeur d’expression corporelle pour DEMOS

En effet, DEMOS n’impose pas aux élèves l’apprentissage du solfège avant de commencer la pratique de leur instrument, une spécificité qui tend encore davantage à briser les barrières sociales et culturelles pré-établies.Pour les professeurs de musique, travailler auprès d’enfants qui n’ont jamais bénéficié de pratique musicale antérieure relève d’une entreprise toute particulière. Il s’agit en effet d’un chemin à parcourir de A à Z durant trois ans auprès d’enfants “partis de rien”, de la découverte de la musique jusqu’à une représentation finale en public. 

“C’est un projet axé sur le don, et c’est ce qui fait sa richesse. On a envie d’être près des enfants qui ont plus de difficultés et moins d’accessibilité culturelle, car on sait que ce sont des enfants qui viendraient peut être moins facilement dans nos écoles. (…) Comme c’est quelque chose qu’ils ne connaissent pas, les enfants sont ouverts à toute proposition et n’ont aucun préconçu ou préjugé. La plupart d’entre eux n’ont jamais entendu d’orchestre symphonique. DEMOS, c’est amener la musique classique à ces jeunes, c’est leur présenter un instrument qu’ils n’ont peut être jamais vu avant… c’est leur proposer un langage différent du leur.”

Professeur de chant pour DEMOS

Quant à la dimension sociale de cette initiative, le projet prend tout son sens dans le décloisonnement qu’il induit, non seulement pour les élèves, mais aussi pour les professeurs. L’occasion de rencontres humaines et professionnelles uniques.

“Voir des musiciens professionnels dotés d’une grande culture classique travailler au côté d’un animateur de centre social, c’est génial !”. 

Professeur de flûte traversière pour DEMOS

Ainsi, DEMOS est un lieu de partage entre les pratiques :

“Ce qui est intéressant, c’est qu’on peut emmener les enfants dans des univers nouveaux pour eux. Les cours de chant et de danse leur permettent de prendre conscience de l’implication corporelle dans la pratique musicale. Ils réalisent plus facilement comment la voix nous traverse, comment la résonance du son se retranscrit corporellement. C’est une interaction des pratiques très enrichissante que l’on est rarement amené à vivre. Participer dès l’enfance à un projet comme celui sur trois ans, ça change des vies, c’est certain.” 

Professeur de chant pour DEMOS

Cette année 2020 marque les 10 ans du projet. L’occasion de faire le point sur le chemin parcouru… DEMOS, c’est aujourd’hui 40 orchestres et plus de 4000 enfants en France métropolitaine et outre-mer. Un succès qui ne freine en rien les ambitions de la Philharmonie de Paris, qui souhaite atteindre les 60 orchestres d’ici 2022.

Résonance vous propose une immersion aux côtés des jeunes participants de la première édition angevine.


Share This